Les pages qui suivent sont nées d'une conscience nationale indignée, celle d'un peuple dont le pays, le Congo, trahit chaque jour les promesses évidentes de son histoire, de sa terre et de son génie humain. Une conscience blessée, parfois humiliée, mais jamais résignée.
Lorsqu'un être doué de talents, issu d'une histoire riche et porteur de promesses évidentes, se retrouve dans une condition moyenne, on peut déjà parler de gâchis. Mais lorsqu'il chute bien en dessous de cette condition, lorsqu'il s'enlise dans une indigence morale, intellectuelle et politique qui affecte toute son existence, alors le mot « gâchis » devient trop faible pour décrire la réalité.
C'est cette image qui s'impose à mon esprit chaque fois que je tente d'analyser la situation de notre pays et du peuple auquel nous appartenons : le Congo. Il ne s'agira pourtant jamais ici de se moquer, de tourner en dérision notre malheur collectif, ni de céder à une autodérision facile et stérile. Encore moins de traiter ces problèmes avec légèreté ou par provocation intellectuelle. Le drame congolais est trop grave pour être abordé avec cynisme ; il exige au contraire lucidité, rigueur et courage.
La politique n'a de sens que si elle permet à tout être humain de réaliser le rêve de sa vie. Prenons cette affirmation comme hypothèse, ne serait-ce que par contraste.
Lorsque la politique ne permet plus aux hommes que de survivre péniblement, voire de mourir prématurément, peut-on encore parler de politique ?
Le mot lui-même, dans l'espace francophone contemporain, a perdu son sens noble. Il est devenu ambigu, souvent péjoratif, parfois même synonyme de trahison et d'imposture.
C'est précisément ce sens perdu de la politique que nous chercherons à retrouver. Non par goût de l'abstraction ou par vanité théorique, mais par nécessité nationale.
En tant que Congolais de la génération montante, nous appartenons à une Nation qui a tout pour offrir le meilleur, mais qui ne peut rien donner à ses enfants, sinon l'épreuve, la souffrance et l'humiliation.
Cette génération se trouve à un point charnière de l'histoire nationale : héritière d'une longue chaîne de malheurs, depuis le crime fondateur de l'époque de Léopold II jusqu'aux tragédies contemporaines, elle porte aussi la responsabilité de rompre cette chaîne.
Elle doit, par le sens plus élevé du devoir national, gagner la dignité d'être la génération pionnière, par qui le salut national a trouvé le principe de son propre développement.
Ce malheur n'a rien de mystique ni de surnaturel. Il n'est pas le fruit d'une fatalité obscure. Il peut être décrit, analysé et compris. C'est à cet effort de clarification que ce livre est consacré.
Le problème central que nous devons affronter, je le nomme le paradoxe congolais. Ce paradoxe n'est ni une opinion ni une exagération polémique : il est un fait historique, mesurable, observable, et il constitue une accusation silencieuse, infamante portée contre notre valeur humaine.
Le paradoxe congolais désigne cette contradiction insoutenable entre, d'une part, l'immensité des ressources humaines, naturelles et stratégiques du Congo, et d'autre part, l'indigence politique, économique et morale dans laquelle vit son peuple.
Plus prosaïquement formulé, comment un pays si riche peut-il produire une vie nationale si pauvre ? Comment un peuple si nombreux et si plein de vitalité peut-il être maintenu dans une condition aussi indigne ?
Face à cette situation, deux attitudes sont possibles. La première, la plus lâche, consiste à insulter l'intelligence collective en invoquant une prétendue incapacité du peuple congolais à se gouverner lui-même.
La seconde, à laquelle nous nous rallions, est d'admettre que tout problème humain peut être résolu, à condition d'en affronter toutes les exigences.
Il ne s'agit pas d'abaisser la difficulté du problème à la mesure de notre paresse, mais d'élever notre courage et notre intelligence à la hauteur de ce que le destin de notre pays exige.
Nous ne rechercherons donc pas ici des explications superficielles, ni des causes purement statistiques ou institutionnelles. Le paradoxe congolais a des causes plus profondes. Elles sont à la fois humaines, structurelles et idéologiques.
Tout problème politique est d'abord un problème humain. Refuser de le reconnaître, c'est déjà préparer la défaite.
Notre analyse s'articulera autour de trois dimensions. Ces trois angles ne sont pas des abstractions académiques : ils sont les clés sans lesquelles aucune action nationale sérieuse n'est possible :
- le paradoxe congolais du point de vue objectif,
- le paradoxe congolais du point de vue du leadership national,
- le paradoxe congolais du point de vue idéologique et humain.
1. Le paradoxe congolais du point de vue objectif
Est objectivement défaillant tout ordre politique qui ne garantit pas à la majorité de sa population la sécurité, la vie et les conditions minimales d'épanouissement humain, indépendamment des intentions proclamées.
Objectivement, le paradoxe congolais se manifeste dans l'écart abyssal entre la qualité de vie du peuple et les moyens dont dispose l'État pour réaliser le bien commun. Il s'agit d'une réalité concrète, vécue quotidiennement, et non d'une abstraction théorique.
Il s'agit ici d'abolir tout sophisme et rendre aux faits et aux éléments rationnels toute leur force convaincante : le paradoxe congolais n'est pas une interprétation subjective, idéologique ou discutable, mais il est objectivement et mathématiquement mesurable.
La politique et l'État n'ont, en principe, qu'une seule finalité naturelle et une seule raison d'être : aménager les conditions matérielles, sociales et culturelles permettant à chaque être humain de poursuivre librement son bonheur.
Ce bonheur ne se décrète pas, mais il repose sur des conditions politiques et techniques minimales sans lesquelles toutes les conditions d'une vie digne sont abolies.
Ces conditions fondamentales sont simples et universelles : le droit à la vie, la sécurité humaine, l'accès à l'éducation et à la culture du talent, ainsi que l'existence d'infrastructures sociales et matérielles permettant l'épanouissement des individus.
Sans cette matrice minimale, l'État n'est qu'une illusion et la politique une comédie cruelle.
C'est à l'aune de ces critères que doit être jugée toute ordre politique. Un régime qui échoue à garantir ces droits essentiels perd sa légitimité profonde, quelles que soient ses proclamations ou ses justifications.
Lorsque l'insécurité devient structurelle, lorsque la mort évitable devient ordinaire et lorsque l'accès aux services vitaux devient exceptionnel, il ne s'agit plus d'un retard de développement, mais d'un échec objectif de l'ordre politique.
Or, l'histoire politique de notre pays montre une constante dérive dans la définition même des objectifs de l'action publique voire une absence de toute définition finaliste de l'État et de la politique, l'empirisme politique étant la mère de toutes les barbaries.
Sous la colonisation, l'État ne poursuivait nullement le bien commun congolais, mais les intérêts de la métropole et le caractère officiel de ce fait avait au moins l'avantage de la clarté.
À l'indépendance, une élite idéologiquement mal préparée a hérité d'un État qu'elle ne savait ni comprendre ni transformer.
Plus tard, le régime mobutiste, malgré l'abondance des cadres ensuite formés, a consacré l'immoralité et la corruption comme mode de gouvernement et la perpétuation de son régime comme but de l'État : la vie matérielle et morale du peuple pouvait être délibérément manipulée au trébuchet de ces objectifs ultimes du régime.
La période contemporaine a porté cette logique à son paroxysme. L'État s'est progressivement transformé en une structure prédatrice, soit incapable de protéger son propre peuple soit acteur de son insécurité, et parfois complice de sa mise en danger.
Les millions de morts dus aux guerres, à l'insécurité et au sous-développement ne sont pas des fatalités : ils sont les conséquences directes de l'effondrement de la responsabilité politique nationale.
Le sous-développement lui-même est une forme silencieuse de crime de masse.
Posons ici un constat simple et désormais acquis : un État qui laisse mourir son peuple par absence d'organisation tue autant que celui qui opprime par la violence directe.
Il tue par l'absence de soins, par la famine, par des infrastructures mortifères et par l'ignorance.
Chaque Congolais a perdu un proche faute d'un service public élémentaire. Cette réalité quotidienne est le visage le plus cruel du paradoxe congolais.
2. Le paradoxe congolais du point de vue du pouvoir politique
Du point de vue du leadership national, le paradoxe congolais révèle une absurdité tragique : des sociétés humaines acceptent d'être dirigées par des élites que même certaines sociétés animales rejetteraient instinctivement.
Jamais un groupe animal ne confie sa survie à des chefs incompétents et sans caractère.
Cette comparaison n'a rien d'insultant. Elle vise à rappeler une vérité simple : toute collectivité vivante, humaine ou non, élimine instinctivement les formes de commandement qui menacent sa survie.
Lorsque cela ne se produit pas, le problème n'est pas biologique, mais politique.
Au cœur du malheur congolais se trouvent deux éléments indissociables : un pouvoir politique brutal, immoral et incompétent, et une masse populaire souvent résignée, parfois désorientée, trop rarement organisée.
Cette situation n'est pas le fruit d'une nature congolaise défaillante, mais d'une histoire de dépossession du sens du devoir national.
Le messianisme politique, qui consiste à attendre le salut d'un homme providentiel ou d'une intervention extérieure, a toujours conduit à des désastres (je martèle ici que l'AFDL doit dans notre conscience historique enraciner cette vérité).
Aucun peuple ne s'est libéré durablement par procuration. Les droits et libertés ne se donnent pas : ils se conquièrent.
Un lecteur congolais qui cherche dans ce livre quelques interprétations confortables risque d'en sortir avec énormément d'amertume. J'ai fait choix de prendre le devoir national congolais comme seule hypothèse de la résolution de notre paradoxe national ; je serai donc sans concession envers nous-mêmes mais de façon rationnelle, méthodique, en pleine conscience nationale.
3. Le paradoxe congolais du point de vue idéologique et humain
Aucune domination ou liberté nationale durable ne s'exerce sans une préparation idéologique préalable des esprits. Tant que l'idéologie nationale pure ne sera pas reconstruite, aucun changement institutionnel ne produira d'effet durable.
Le paradoxe congolais est enfin idéologique. Il réside dans la contradiction entre les aspirations profondes du peuple et l'attitude de ses élites.
Toutes les générations ont su que le Congo pouvait offrir une vie digne à ses enfants. Toutes ont perçu cet écart entre le potentiel national et la réalité vécue. Mais trop souvent, cette lucidité n'a pas été suivie d'une action collective structurée.
Il ne s'agit pas d'une torpeur consciente, mais de la reproduction involontaire d'un cadre idéologique hérité, dans lequel l'exercice du pouvoir n'a jamais été pensé comme tendant vers un but naturel et universel, celui de la production de l'intérêt national optimal.
L'histoire montre que les grandes transformations politiques naissent de l'alliance entre une élite porteuse d'un idéal clair et une masse populaire mue par des exigences sociales concrètes. Lorsque cette alliance fait défaut, le cycle des tyrannies se perpétue.
Rompre ce cycle exige un changement de paradigme, une révolution copernicienne dans la conception même de l'État en tant qu'Ordre politique reconnaissable dans les buts qu'il poursuit effectivement. Ce changement commence par une refonte morale, idéologique et humaine.
Il impose la disqualification de toute élite qui trahit, par ses actes, les aspirations nationales.
Aucun peuple ne mérite durablement le malheur, mais aucun peuple n'y échappe s'il tolère la médiocrité et l'immoralité au sommet.
La responsabilité du peuple n'est jamais symétrique à celle du pouvoir. Là où l'un dispose de la décision et des moyens, l'autre ne dispose souvent que de la survie.
Mais aucune société ne peut durablement se libérer sans que cette asymétrie finisse par être corrigée.
La résignation n'est pas une disposition naturelle ; elle est produite par des décennies de dépossession politique, d'échecs répétés et d'absence de perspectives crédibles.
Conclusion
Le paradoxe congolais désigne le fait qu'un peuple objectivement doté de toutes les conditions de la prospérité politique mais vive en fait depuis des décennies dans une situation d'indignité historique.
Notre thèse : Un pays immensément riche peut devenir pauvre par accident historique. Mais lorsqu'il le demeure sur plusieurs générations, la cause est politique et la politique est un fait humain.
Le paradoxe congolais n'est ni une fatalité ni une malédiction superstitieuse. Il est le produit de choix humains, de renoncements politiques et de défaillances idéologiques.
Mais ce qui devrait rassurer notre peuple et particulièrement notre génération réside dans ceci : ce qui a été construit par l'homme peut être défait par l'homme.
Résoudre le paradoxe congolais est la mission historique de notre génération.
Cette mission ne peut être déléguée ni aux étrangers (nous connaissons le prix de l'AFDL) ni aux générations suivantes (elles seront plus aliénées encore si nous n'arrêtons pas maintenant le déterminisme historique qui tourmente notre patrie).
Un peuple qui refuse son devoir national accepte l'éventualité de son malheur et celle de son effacement.
Elle s'impose à chacun comme un devoir intérieur, un choix existentiel : trahir notre responsabilité historique ou l'assumer pleinement, dans un engagement lucide et collectif.
C'est à ce prix, et à ce prix seulement, que notre patrie bien aimée cessera d'être une promesse trahie pour devenir enfin une Nation accomplie.
Mais en définitive, lorsqu'une élite pense sans le peuple et qu'un peuple agit sans élite, la tyrannie, l'hégémonie voire la colonisation deviennent une opportunité historique.